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Cafés du commerce

Pub Saint Lazare

Première page, blanche, intimidante, pleine de promesses.

Le 27 vient se couler le long du trottoir, St Lazare, Opéra, Palais Royal, Pont Neuf, St Michel, Luxembourg, Gobelins, Place d'Italie... Beaucoup de noms, d'évocations, de lieux, souvent méconnus, mal connus, plus dans l'imaginaire, dans l'association. L'arrêt s'éternise, peut être est on au terminus, finalement.

Côte de bœuf, décoction d'échalotes, moutarde verte à l'estragon; installé à quelques mètres en diagonale d'une longue table occupée par huit irlandais.

Quelques pintes jonchent les lieux, de bonnes têtes de rugbymen, enfin de supporters, fatigués de leur Waterloo toulousain d'hier. J'aime imaginer qu'ils viennent d'Edimbourg, qu'ils vont promptement y retourner. Une courte nuit à Toulouse, face au capitole, un réveil pâteux, la sordide rue Bayard menant à la gare Matabiau, une cigarette difficile à finir sur le quai, quelques hygiéniques bières, histoire de rester dedans.

Plus tard, ce sera Montparnasse qui leur souhaitera Bienvenüe, St Lazare, Boulogne sur mer, un ferry perdu au milieu de la brune qui disparaîtra dans la nuit.

Quelques passants se hâtent vers la gare, sac à dos, mouvements désarticulés, palpables angoisses du dimanche soir, peur de l'oubli de ce cahier, douloureuse appréhension des jours, des situations à venir, du non réglé, du non réglable.

Le chien qui fume

Ce chien qui fume, cette imperceptible tension flottant entre toi et toi. Un lieu vrai, juste vrai, un peu trop éclairé en ces premières minutes précédant l'heure du thé. J'attends cette délicate déliquescence des couleurs, les déformations des premières ombres glissant le long du mur, cette invisible ligne un peu trop sombre disparaissant en cette fin de dimanche de mars.

Ma fille d'avril évolue gracieusement de ma gauche à ma droite, c'est comme ça...

Un imperceptible murmure tente de s'insinuer mollement entre mes écouteurs. Tu apparais dans mon dos, dans ma droite, me tends un texte, des lignes, des mots, des noms, Audiberti, Desnos, colorés, colorants, délurés, délirants.

J'aime follement ce mouvement dans lequel tu inscris ton bras, tout ton corps pour déposer cette théière sur les fines lignes blanches de la nappe ; déjà toute à ton prochain geste, ton prochain mot, ton prochain regard trop fixe pour être honnête dans ce délicat exercice d'équilibriste au fond duquel je te vois, te sens, te sais, te ressais, te ressens...

La Taverne

Mon observatoire, séparé du boulevard par une frêle et double pellicule de verre ; beaucoup de passage, il sera bientôt vingt deux heures boulevard des Italiens, en face du respectable siège du Crédit Lyonnais dont les lettres blanches se détachent sous l'horloge.

Une table est montée à quelques pas, pour huit personnes ; deux couples, géniquement ibériques, leurs quatre enfants, grosses lunettes ovales en plastique, bagues étincelantes à chaque mouvement boudeux de la bouche, mal être d'une époque...

J'imagine ce boulevard qui longe la mer, que tu as tout à l'heure remonté ; le bruit de l'océan que l'on devine, que l'on (re)sent plus qu'on ne voit ; un club mickey, ce rond point final dont on sort par la gauche, le petit centre, café tabac presse, pulls marine, cirés et bottes en caoutchouc, d'un même mouvement à la fois vertical et collatéral.

Parfois, même, Rantanplan les accompagne..

Il doit y avoir, mon coeur, un de ces larges restaurants ouverts sur la promenade, très blancs, trop clairs, faussement guindé derrières d'honorables, mais mal portés, uniformes, épiant notre vie, nos gestes, attendant l'opportunité de se libérer, déposer maladroitement une addition prête depuis longtemps.

Une ville de province dans laquelle il existe une heure fixée pour s'arrêter, à l'image de chaque jour...

Je rêve de nos corps qui se lèvent, de nos regards échangés, de cette double porte qui s'efface, d'un vent froid nous saisissant en haut de ces quelques marches à descendre.

Nos pas, dans les embruns iodés...

Une longue étreinte.

 

Les trois chardons

Des familles, des curistes désabusés, des couples abusés, ou l’inverse…

Dans un coin de la salle, un couple monstrueusement uniforme(s) dans la difformité se repaît de la vision de leur rejeton engloutissant les arriérés des différentes assiettes de la tablée.

La génétique, il n’y a que çà de vrai.

A une table voisine, 3 retraités commentent les menus, puis les plats qui les composent. Tu sais, ce côté raisonnable que nous aurons peut-être un jour, peut-être pas, sans doute jamais.

" Nous n’allons quand même pas prendre quatre plats "

" Mais si, c’est moi qui vous invite "

" Bon d’accord, mais alors le premier menu à 25€ "

Le repas se terminera par un " on a bien mangé ; non on a trop mangé ".

Je ne peux me détacher d’eux, tu aimerais… Nous nous regarderions silencieusement, partageant les émotions de la vie qui passe.

A une autre table, un autre couple, la cinquantaine fatiguée.

Madame me fixe à la dérobée ; sourires polis. Peut-être nous sommes nous croisés sur ces pavés, sur d’autres.

Peut être étaient-ils hier au Talabardon, peut-être nos chambres sont-elles voisines, peut-être leurs rappelais-je ce fils disparu.

Retour sur mes trois retraités.

La discussion est partie sur les nuisances inhérentes aux voisins bruyants, intéressés, voire les deux. Puis l’intelligence qui vont jusqu’à reconnaître leur maître au milieu d’autres bovins. Les braves bêtes,  tellement affectueuses, ça vous remplacerait avantageusement un mari.

Ah, ces hommes, enfin je ne parle pas de vous Charles, mais les autres…

Mariés en 53, ils doivent être originaires des plaines du Nord de la France, entre Péronne, Amiens, Arras ; à la suite de la désertification de l’espace rural,  ils migreront vers les plages de la mer du Nord.

Au milieu du repas, la demi-bouteille de Saumur Champigny n’est toujours pas entamée.

Monsieur, chaîne, gourmette, chevalière et mocassins blancs, fait partie de ceux dont on ne dit pas qu’il a dû être beau à l’époque. Il renvoie un bol  alimentaire vers le côté droit de ce qui lui sert de bouche, régulier, organisé.

La demi de 13 heures vient de sonner,  as-tu entendu ?

Ils viennent de se rendre compte que la bouteille était intacte…

Mais tout s’explique, c’est la femme seule qui paye et ils

n’ont pas osé faire le service : " on n’en a pas besoin ",

" d’ailleurs on ne s’en était pas rendu compte ",

" c’est bien simple, moi, je ne bois plus de vin "

Désir, besoin,

Quand tu nous tiens.

Ô Toulouse

Grisaille orléanaise, ordinaire, le long de ce faubourg reliant Saran à la place du Martroi, pas très loin de ces lieux que j'ai occupés quelques années, il y a quelques années.

Barbara monte progressivement dans l'habitacle, enfin, à peine... 

Ensemble nous croisons ce tabac ouvert le dimanche, cette épicerie de nuit, la sordide lumière  blanche et crue du salon de coiffure Flash Express où je n'ai jamais mis les pieds, et encore moins la tête.

Je repense à Toulouse, un dimanche d'août chaud et gris, au milieu de l'été 92, à la fois sombre et lumineux, crépusculaire et boréal.

Abandonnant le Capitole pour les quais, je remontais la rue Peyrolière, ses magasins d'instrument de musique, ses bouquinistes, ses  fripes.

J'avais convié un couple d'amis dans un restaurant récemment découvert, dont je ne savais pas, à l'époque, qu'il serait le fil conducteur de mes années toulousaines.

Il me revient cette porte aux carreaux de verre, l'authentisme émotionnel de ces briques élimées sous la lumière d'un soleil déclinant ou d'un spot mettant en exergue les chaleurs enfouies de ce bloc minéral.

En fond, la deuxième suite pour violoncelle ajoutait -si besoin était- une touche, une couche d'absence dans cet univers de briques et de brocs.

Krim régnait sur les lieux. Il avait tenu un petit rôle dans K, ce Costa Gavras tourné à Athènes dans les années 70.

En fin de soirée, il avait un Buzet,

un Madiran,

un Lugaud bien tanniques,

un Blier,

un Montand,

un Léaud bien tragiques.

Je l'ai tout de suite aimé

Fin des textes - En cours de rewriting

Le Bouledogue

Violence ordinaire, parisienne, au sortir de la station Cadet.

L'immersion rue Lafayette est entrecoupée de bruits de pas précipités, d'éclats, de voix, de courses dans les escaliers.

Mouvements ouatés vers la rue Lamartine, un peu plus haut où je dépose dans une urne transparente prévue à cet effet la dernière prolongation et quelques feuilles de soin.

Vaste valse hésitatoire pour la suite de la journée, entre retour à l'abri et plongeon vers les soldes, elles aussi prolongées...

Une impression bizarre en passant derrière Beaubourg et ses tubulures colorées ; de ne pas l'avoir vraiment vu depuis, certainement plus de vingt ans. Un passage en voiture, en famille, un été autour de 1978.

Il pleuvait cet après-midi là ; dans la voiture silencieuse, le ballet des balais chassait régulièrement les gouttes qui glissaient le long du pare-brise. Je ne me souviens pas des raisons qui nous avaient amenés dans ce quartier, peut-être était-ce soir où nous avions dîné avec Françoise, peut-être nous dirigions-nous vers la porte de St Cloud,

peut-être pas...

Au Bouledogue, finalement retrouvé après moult tergiversations géographiques, caché derrière un massif de fausses fleurs, le patron m'observe, penché sur mes feuillets. Il a quelque chose du professeur Choron, en plus jeune, en souriant, en vivant...

Une journée

Un bol bleu et blanc, avec des rayures ; rigoureux, méthodique, suivant un immuable et quotidien protocole, après ses 4 larges tartines réglementaires, identiques, calibrées, qu'il avalait en se déplaçant dans la maison, le salon, son bureau, la véranda, éventuellement le garage lorsqu'il était jour de fête.

Ensuite, droit comme un i devant l'évier, mon père buvait d'un trait cette curieuse mixture à base de lait écrémé (en poudre et de marque Gloria si mes souvenirs sont bons), de café soluble et d'eau chaude.

Je suivais des yeux et parfois des oreilles les déglutissions successives, en faisait le compte, inaltérable barycentre de ses premières heures de la journée.

Depuis ses premiers mouvements, tout était organisé, pensé, sans geste ni pensée inutiles, loin de ces oniriques circonvolutions qui me prenaient, là, ces premières angoisses de l'enfance, d'une journée qui débute, pleine de sa part de doutes, ses échecs attendus, l'empathique proximité d'un cadre défini, connu, ses sons, ses voix, ses odeurs de pain grillé.

J'étais plus attiré par de très fines tranches de baguette de campagne, grillées, croustillantes sans être dures, une fine couche de beurre fondant désespérément entre deux gorgées de café.

Peu de souvenirs de voix radiophoniques, ces matins là.

Le soir, un vieux poste d'une marque aujourd'hui disparue distillait la voix de Patrice Bertin ; c'était le journal de 19 h sur France Inter, généralement terminé par un bon mot que je ne comprenais pas toujours, pas souvent...

S'ensuivait 'le téléphone sonne', Gilbert Denoyant, une autre vraie voix, 45 24 7000, jusqu'à 20h.

La suite se passait dans ma chambre, Jean-Louis Foulquier, Pollen, mon premier cycle des quintes, une chaude imprégnation à distance, la déchirance d'un sax, une idée qui se fait.

Le dimanche soir, vers 22.30, une émission qui devait s'appeler  quelque chose comme 'dossiers X en cavale', présentée par quelqu'un dont je ne retrouve désespérément pas le nom ; je me souviens d'un sujet, un couple s'était percuté ; deux voitures conduites par chacun d'eux voiture en sens inverse sur une nationale s'étaient enchevêtrées, une nuit d'hiver, un soir de janvier.

Un long travail d'investigation, ne débouchant sur rien de concret.

Modianissime, déjà...

Lundi de Pentecôte...

Un jour aux nébulosités, aux heures incertaines, silencieuses.

Quelques gouttes sont tombées tout à l'heure ; larges et espacées, elles noircissaient d'imparfaites et sonores taches le gris zingué du toit en pente.

Éphémère et intense, un presque jour de juin, empreint de la fin de quelque chose sans qu'il n'y ait de suite, de lendemain. La démobilisation floue d'après midi famili-dominicale sur fond de Porte d'Auteuil et d'entretiens avec Abel Gance que nous 'suivions' dans la chambre de nos parents, allongés sur le lit, face à la télé.

Le 'plop' régulier d'une balle à l'époque blanche sur la terre couleur brique, cette silencieuse empathie télévisuelle, tout appelait au rêve...

Au sommeil pour maman.

Vacance en vacances à Valence

Champs de colza, toits de hangars en tôle rouillée, aveuglance de cette étrange lumière, si particulière. Teintes du sud, absence de contraste, patchwork d'herbe verte, de pâquerettes et de boutons d'or.

Un château d'eau domine la plaine, un peu inquiétant.

On devine une non-activité en ce début d'après midi, la pesanteur des cours de fermes, l'absence d'ombre, l'aboiement d'un chien, parfois.

Les prémices de ces semaines de vacance que nous passions à Valence, goûtant les premières heures de la journée, respirant avec avidité ces senteurs humides du matin, les pavés encore frais de la place de l'église, la rémanence d'un souffle glissant entre les feuilles des peupliers, entêtant, régulièrement couvert par les cloches avant de reprendre sa plainte.

Mon grand-père achetait alors quotidiennement plusieurs journaux dans le tabac-presse à l'indéfinissable odeur de vieux refait, à la quarantaine peroxydée de madame Vergne dont les triple foyers lui donnaient un aspect de chouette, un permanent étonnement globuleux.

"Mon(euu) diiieuu... Qu'est ce qu'il a grannndi...(depuis hier).

"Et je suis sûre qu'il travaille bien à l'école, et qu'est ce que tu veux faire plus tard ?

Ah oui..., c'est un beau métier, et puis il en faut bien...

Et puis, les goûts et les couleurs, hein Monsieur B, moi je ne discute pas. C'est comme madame Bergougnou ; moi, je n'aurais jamais fait ça, enfin ce que j'en dis, Ça la regarde ; hein, on a déjà assez de nos problèmes, vous croyez pas. Moi, si je dis ça c'est pour son

bien ; après cinquante ans, c'est la cinquantaine...

Ça vous fera 38 francs".

Bon...

Je finissais par toucher le fond après le déjeuner, à l'orée du générique du journal télévisé ; Yves Mourousi, Roger Gicquel, Jean-Claude Bourret, la météo de l'été...

Au fond d'un large fauteuil, plongé dans l'obscurité d'une cuisine aux contre-vents entre-fermés pendant l'après midi, mon grand-père s'endormait devant le tour de France, les internationaux de Wimbledon ou une vieille série.

La vie pouvait reprendre en fin de journée ; la déclinaison progressive du soleil réhabilitait rues, places et façades. A partir d'une certaine heure, sur la terrasse, je suivais du regard le sournois cheminement de l'ombre qui s'étendait inéluctablement vers le mur.

Elle n'était pas la seule...

Natraj, ce lundi de Pâques

Il faisait beau ce matin, plutôt trop chaud pour la saison. Je laissais flotter ces mots, lundi de Pâques, ses images associées : Valence, bourgeons, jours qui rallongent, messe de onze heures, fin programmée des giboulées, retour à Tarbes dans une maison fermée, froide, presque hostile, dont les persiennes finiront d'absorber les dernières traces du jour finissant.

Rue de Rivoli, trafic et lumière crue me stoppent quelques secondes, au pied du consulat des États Unis.

Il me semble qu'il existe un passage souterrain.

Aux Tuileries, un vent de bord de mer soulève ce curieux mélange de terre et de poussière. J'en quitte l'axe principal pour la fraîcheur ombragée, l'humidité sous-jacente de cette étroite contre-allée bordée de marronniers.

Le géométrisme exacerbé de ces jardins me rattrape vite, me repousse vers des quais submergés d'une bruyante activité automobile sans la moindre espèce de charme.

Sur la droite de la voie, un panneau annonçant Saint Germain des Près, m'invite à (m'af) franchir (de) la Seine ; une hantise de traverser ce pont clair et ensoleillé, de ces pathétiques et gras regards esbaudis de pouilleux rougeoyants, de retrouver ces lieux que je ne connais qu'aux premiers frimas de novembre, au creux de ces longs crépuscules dominicains auprès d'une tasse de vin chaud, de cannelle.

Autour de cette idée de nous

La Taverne 21 mai 17h

Une légère vague de froid est tombée hier sur Paris ; mélange de soleil bouché par ces gros nuages noirs dont l'ombre masque subrepticement une rue, une place, un regard.

Dans cette alternance de contrastes tourbillonne un vent sur les boulevards, entre mes mèches. Presque un temps de bord de mer, de bord de cap lorsque, après une pluvieuse journée, de derrière la petite fenêtre près de la cheminée, un rayon éclairait ce pan de mur d'une fragile lumière crépusculaire étouffée par le feuillage du saule planté à quelques mètres.

La moitié de ma table, au bord de la véranda, est ensoleillée ; parfois, une chaude tension tend la peau de ma joue gauche, me rappelant que je ne me suis pas rasé ce matin.

Un curieux samedi, bizarrement consécutif à un jour férié qui a vidé la ville de ses habitants au profit d'une perpétuelle éperdue quête touristique.

Je pense à toi, à ces heures qui ne coulent ni ne s'écoulent, qui désormais s(er)ont nôtres. Envie de retrouver cette vie, ses départs et retours, ses grisailles parisiennes au rythme de nos sens, de nos corps.

Samedi 27 XI                    

Un temps d'hiver en ce dernier samedi de novembre, froid, gris et sec. Ce matin, Philippe de Broca est mort entre les événements d'Ukraine et la confrontation France - Nouvelle Zélande de ce soir.

Un peu avant dix heures, serrés au fond d'un lit chaud de nos corps, nos mains se sont alors arrêtées...

La tour Montparnasse se perd dans une grisaille enveloppant les rares passants voyageurs en ces heures de nulle part, entre fin de matinée et début d'après midi. Un peu perdu, je promène ma non-envie de Dalea en solitaire vers une enseigne rouge et verte 'service non-stop'.

Engoncé en contre-bas de l'avenue du Maine, le Rapido a de faux airs d'un café de province, avec ses tables en faux acajou luisant, ses nappes de papier vert sombre, ses ardoises maladroitement colorées à la craie, les petits carreaux hexagonaux beige sale d'un sol supportant ces banquettes en skaï dont la laideur et l'inconfort luttent dans un combat dont je ne sortirai pas gagnant.

Une clientèle se répartissant entre voyageurs pressants, couples en froid, vieilles copines à qui on ne la fait plus, à qui, d'ailleurs, on ne l'a jamais faite...

D'un pan à l'autre de la salle, un fil tendu annonce d'un scotch maladroit le prochain loto des éboueurs, le goût de banane du dernier 'millésime' du beaujolais 'nouveau', leurs températures intérieures...

Dimanche 15 août

 

Le temps a finalement viré au gris, un peu sombre, sur lequel ressortaient le blanc des façades, le rouge des balcons et des fenêtres.

Ciboure était curieusement vide en cette fin de journée, en cette fin de dimanche ; les touristes s'étaient dirigés de l'autre coté du pont où manèges, musiques et animations de bord de mer créaient ces environnements familiers de vacances en été, pleins de petits riens enfantins, de shorts bigarrés.

Plusieurs restaurants donnant sur un bras de mer où se détachaient quelques voiles claires attendaient vaguement un hypothétique couple, tu sais..

Je croise la mièvre quête incertaine du maître d'hôtel, partage avec lui cette absence estivale qui n'est dans rien, un morne paysage en pleine saison...

 

 

Écrasante, la tour fait face à ce manège qui ne tourne plus mais continue de jouer ce air qui me rappelle le générique du ciné-club que nous avions évoqué, ensemble, dans un bus qui nous amenait rue du théâtre, il y aura bientôt trente ans. Nous nous étions alors dit que, lorsque nous serions grands, nous aurions un orgue de Barbarie.

J'imagine plus que je ne discerne le vide des rues désertées de la ville, quelques éclats de voix, noyés, au loin...

Les terrasses des restaurants ont frénétiquement, pathétiquement, été pris d'assaut.

Avenue Edouard Quinet, je me réfugie dans un intérieur totalement vide, derrière un pilier, à contre fin de jour.

Tomate mozza a(non privatif)rosé de Provence dans la moiteur de ce vendredi soir, de ces 30 juillet où, parfois, enfant, je rêvassais porte de St Cloud, sur les fines lames sombres et entremêlées du parquet du 8ème étage. En levant les yeux, l'activité de la ville m'aspirait, du sacré coeur à Montparnasse, de l'horloge placée en haut d'un panneau publicitaire près des trois obus à la voie Georges Pompidou dont la seule évocation du nom génère encore aujourd'hui d'antiques souvenirs valencinois, un ancestral poste en noir et blanc, le générique de l'ORTF, une brusque interruption des programmes...

Bienvenue à Montparnasse, 19.25

Ce long quai gris, crépusculaire ; une dernière cigarette avant cet aller sans arrêt.

Derrière moi, des vitres insuffisamment blanchies laissent deviner les brillants textes des cartes postales de vacance qui illustrent l'intérieur des bureaux attenants.

Parfois, les mots  me donnent envie de voir l'envers, enfin le recto... me laissent le deviner, l'imaginer.

Ces grasses lignes qui puent le camping, sentent la merguez, exhalent le mauvais pastis et la vieille sueur acquise au cours de caravanesques bricolages en caleçon.

Mais je m'égare...

Agacé par l'absence de perspective de pouvoir en griller une fébrilement à Poitiers ou Angoulême.

Sortie de Paris, où tout reste encore possible, misérables habitations, enseignes lumineuses rougeoyantes

Mon compartiment jouxte curieusement le wagon bar, voiture 14 ; je termine tranquillement une bière achetée, avec son sandwich, à Montparnasse.

J'aimerai tout à l'heure consulter ce qui se fait appeler une carte, pour finalement goûter leur blanc... avec 2 barres de Toblerone, pour cette nuit.

Dernier tunnel, campagne solognote, brusque envie de descendre, rester. Herbe terne, paysages caduques, inimaginables un jour ensoleillé, un jour à midi.

Le ciel s'obscurcit, imposant sa pénombre dans le wagon. Au loin, des phares surgissent, un pauvre centre commercial, ramassis de bouts de moquette cheap et d'accessoires pour voiture...

Quelques pas sur un quai poitevin ; je ressens cette (in)quiétude qui recouvre les petites villes de province quand la nuit tombe, emplie de toutes ses (in)certitudes, de ses obscurantismes, ses silences.

Je devine la silhouette du Restaurant de la Poste, incontournable lieu de pèlerinage mensuel pour notables en manque de reconnaissance populeuse.

Plus tard, l'Hôtel du Château dont nous réveillerons un hirsute et globuleux veilleur de nuit. L'escalier craquera légèrement sous nos poids, sous nos pas. Demain, la porte, décollée du sol, laissera entrevoir un filet de jour à sa base, éclairant sur quelques centimètres un sombre et inégal parquet grinçant parfois ébranlé par la lourde et traînante démarche de la femme de chambre...

4 septembre - Natraj

Flou de cette matinée au ralenti.

Une longue tache de lumière éclaire l’angle du mur.

Un peu plus tôt, Pascale Clark a rendu hommage au lundi de Pentecôte, victime finale de la vague de canicule de cet été.

Tu te souviens ?

Flash de lumière, agression caractérisée contre nous mon cœur, laissez-moi s’il vous plait…

La rue est inondée, vagues de travailleurs pressés, stressés, rustres du klaxon.

Je me laisse dépasser, déborder dans un certain bonheur.

Derrière mes lunettes, je remarque un bout, un petit bout du trottoir resté dans l’ombre, entre la boite aux lettres et le magasin de chaussures pour demi-vieux.

J’y plonge, sens la fraîcheur retomber sur mes épaules, longeant ainsi le mur, fuyant les éventuels regards pour ne pas avoir à entamer une de ces conversations de voisinage, à subir l’insipidité d’un pépiement urbain.

Mes pas m’amènent devant un petit restaurant indien, familial et coutumier. Dans le fond de la salle, derrière un rideau sombre, une cassette tourne, retourne.

Ces musiques que l’on ne mémorise pas au-delà des premières notes du premier morceau qui accompagne régulièrement mes arrivées tardives, solitaires, leurs espérances tardives, solidaires.

Parfois, je me dis que je suis le seul client après 21 heures.

Souvent, le serveur reste là, en face de moi, derrière le comptoir.

Quelques regards un peu gênés se débouclent par une onomatopée à rendre jaloux Hollande, himself. Il s’est noué entre nous une forme d’implicite et silencieuse empathie.

Il connaît mes goûts et habitudes, essaye d’anticiper mes désirs, rajoutant une petite touche humaine, sincère, souvent malvenue.

Parfois, la famille, propriétaire, vient dîner ; ils occupent une longue table rectangulaire au fond de l’arrière-salle.

Je laisse mes yeux glisser autour d’eux,  sur eux ; regards complices trans-générationnels, transculturels. Parfois, nous échangeons quelques mots quand ils passent devant ma table.

Il est 13.45, un second café vient d’arriver. Tables et regards se vident.

Rendez-vous, astreintes, contraintes remontent à la surface. Déjà revenus au bureau, dans la tension que procure le retard de l’addition

6 septembre - Natraj

 

J’ai changé de feutre ce matin, retrouvant un long et mince cylindre transparent percé en son bout d’un piston bleu outremer et terminé par une large pointe qui peut écrire finement si je m’applique, si je suis délicat, si je la retiens. Je me souviens l’avoir trouvé en revenant d’Orléans, un jour qui se déclinait en teintes de gris ;  au péage de l’A10,  on m’avait tendu ce sachet qui contenait également une petite boite de céréales au chocolat, une lingette et un bon de réduction pour l’achat simultané de trois dentifrices.

Ce son me ramène vers le cap de la Hague, à cette maison pleine d’odeurs, d’humidité, de recoins. Dans un clic sonore, fixé au milieu d’un mur, un compteur à gaz tournait régulièrement. Il jouxtait l’escalier en bois qui menait à l’étage, au-dessus d’une minuscule fenêtre par laquelle, mon frère et moi, nous amusions à quitter la maison, il y a quelques années. Je revois cette immense cheminée, massive, tout en pierres, devant laquelle, assis sur un vieux coffre, j’ai tant laissé flotter mon regard parmi les flammes.

Je repense à celle qui fût certainement ma première cigarette, une Peter Bleu ; c’était dans la chambre du deuxième avec Jacques-Emmanuel.

Dans la salle de bains, une fenêtre découpée en 4 carreaux s’ouvrait sur une girouette, le sémaphore au loin, la mer, toute proche.

Me reviennent ces retours de la plage, un peu frigorifiés, ankylosés, dans l’agitation d’un dîner qui se prépare, de voix emmêlées ; nous nous réchauffions autour de la table de ping-pong  alors que papa lisait dans un fauteuil bas en toile marron.

Peut-être, tout à l’heure irons nous voir le phare, toucher la pierre de bon papa sur le chemin des douaniers, peut-être l’obscurité nous surprendra t’elle, peut-être aura t’on finalement besoin de ma lampe de poche…

Je suis au lit.

Pour éviter une trop rapide détérioration, bonne maman avait conservé autour des matelas leurs emballages en plastique souple. Chaque mouvement générait un bruit de frottement parfois couvert par le vent qui s’engouffrait dans la cheminée.

Je me souviens de ces musiques entendues, entrevues ; Dire Straits, Barclay James Harvest, datées, fixées. Elles remontent aujourd’hui. Mises en sommeil, tu les réveilles, les révèles, les explique, les justifie.

21 septembre                    

 

Ce TGV sera sans arrêt jusqu’à Paris. Cela sonne comme une promesse, une promesse de mieux sous ce soleil de presque-fin-de-journée,  ces quartiers qui défilent.

Le compartiment est très masculin ; cadres supérieurs 45-50 ans, automobiles magazine, lunettes d’écailles ou cerclées d’acier.

Une seule femme, belle, mure dans la trentaine, passe régulièrement ses mains vierges sur son visage inondé de larmes. Jean serré, ongles peints, débardeur blanc impeccable laissant dépasser une bretelle transparente. Dans la perpétuité de ce moment, un cœur argenté retenu par un lacet noir oscille autour de son cou, peut être la cause de ses tourments.

 

Année 68

Nous étions alors rue Sedaine, dans le Xl ème arrondissement de Paris, à quelques centaines de mètres de la rue de Lappe.

Le métro le plus proche était la station Richard Lenoir.

En avril 67, mon père nous avait offert une 4 CV noire à l'occasion de notre mariage ; notre seule richesse matérielle nous ouvrait alors de larges perspectives dans cette époque où nous avions trouvé un garage, rue du chemin vert.

Une station de métro en a aujourd'hui pris le nom.

Quelques centaines de mètres nous séparaient de la place de la Bastille où, parfois, nous nous autorisions un café crème dans une des brasseries qui en faisait le tour. Nous avions alors ce temps de flâner, remonter entre la gare du Nord et sa cousine de l'Est. Dans ce quartier, dans ces présentes absences, nous avions acheté, en ces temps, sur ce trottoir, notre première télévision, notre premier lit...

Je travaillais alors à la SNCF, par nécessité et image parentale plus que par idéologisme strict.

Un matin, en rejoignant mon poste gare de Lyon, j'ai croisé une agence de ce qui s'appellerait, un jour, BNP Paribas ; sur sa devanture, quelques mots :

ON RECRUTE

C'est ainsi que..

Je me souviens qu'en ce moi de mai, nous nous levions pour aller pointer, valider notre informelle présence, au 8 de la rue de la Nation, tout près de la station Barbes.

La journée nous appartenait alors,

elle est restée...

Sohar 1989

 

 

Un long bras de mer s'enfonce dans une terre aride, ocre et rocailleuse, au bord du ballet des tankers qui croisent à quelques miles.

Au bout de ce bras, une plage ronde, quelques arbres, un drapeau qui claque au vent.

Une vingtaine de marches plus haut, une petite maison de plain-pied abrite une fontaine centrale tapissée de mosaïques. Dans mes souvenirs, la lumière y était douce, les nuits claires.

Le souffle rauque d'un réacteur dont les pales commencent à tourner, évoluant vers un sifflement de plus en plus aigu.

Les aiguilles tremblent, se relèvent progressivement vers le rouge, autorisant la montée en puissance. Freins serrés, le hurlement des turbines poussées à leur maximum fait vibrer l'appareil frêlement relié au sol par trois points.

Un dernier sursaut puis le calme revient.

Libéré, l'appareil roule doucement le long  d'une ligne imaginaire avant de s'immobiliser au milieu de la piste.

Au loin, de la fumée s'échappe de l'asphalte, brouillant la vision de cet au-delà, de ce là bas.

La radio crépite dans le casque, une aspiration monte du fond du siège, un long premier virage, dans quelques heures nous nous poserons à CDG avant de traverser l'atlantique.

Isolé, je marcherai dans cette ville qui ne s'arrête jamais, à la recherche de souvenirs d'enfance, d'extraits d'ambiances de films de Woody Allen, d'images que j'étais bien incapable de décrire ; cela n'a pas changé...

Le test est positif

 

Sept lettres mises l’une à côté de l’autre, juxtaposées dans une encre noire sur un papier blanc d’un faible grammage que l’on pourrait facilement déchirer ou plier dans sa poche comme ces courriers ou ces notes que l’on retrouve un peu par hasard en réenfilant un costume que l’on n’a pas porté depuis longtemps, comme un vieille facture de restaurant oubliée dont l’encre séchée est devenue un peu délavée :

 

Le Triporteur

 

4 place du Chatelet

Une heure vingt-huit

2 personnes

Table 56

Total : 170 euros

Dont Tva : 34 euros

 

  • Voulez-vous qu’on en parle ?

  • Non merci Docteur, ça devrait aller. Mais je n’hésiterai pas.

  • Si vous avez besoin, vous pourrez me joindre à ce numéro, dit-elle, en me tendant une carte dans un long regard bleu.

 

Entre temps, nuit et pluie sont tombées.

J’aperçois au loin le lumineux vert d’un taxi, y inscrit mes pas. 

En bas de l’immeuble, codes et badges, l’ascenseur s’ouvre, se referme.

Un geste machinal, un peu automatique pour éclairer l’appartement vide et silencieux, sonder les murs de la main gauche, chercher un peu de stabilité. 

Je me dirige vers la cuisine, fixe longuement le plan de travail sur lequel je dépose mes mains.

J’ouvre lentement une bouteille de Meursault, constate que cela pourrait faire un mauvais jeux de mots, en respire les arômes, recueille ses larmes, laisse ma bouche s’en imprégner dans un regard vide et vague vers la fenêtre.

Mon téléphone vibre, je le vois se déplacer, solitaire, sur le marbre de la table de bistrot.

Il y aura eu un avant et un après, j’espère...

Quelques pas sur l’épaisse moquette, un regard dans la glace, histoire de me demander si désormais tout va être différent.

Question idiote ; tout va prendre d’autres proportions.

Mais jusqu’à quel point ?

Comment appréhender cette nouvelle situation, apprendre à la gérer ?

J’hésite à me poser sur le canapé chaud et accueillant, quotidien, lascif, et me laisser aller.

Mais me déshabille et me dirige vers la salle de bain. Le carrelage est froid mais fait du bien, notamment sur les joues.

Nouveau regard dans le miroir.

Je me glisse sous la douche, ferme les yeux, laisse l’eau couler sur mon visage, flic, flaques, longuement.

Il me revient à l’esprit le texte d’une chanson de Claude Nougaro ;  la pluie fait des claquettes, sur le trottoir à minuit, je suis son chapeau claque, son queue-de-pie vertical, son sourire de nacre, sa pointure de cristal.

Et maintenant, je vais faire comment ?

J’imagine bien la suite mais ne sait comment y faire face.

Ma tumeur est moins maligne que moi…

Je replonge aujourd’hui dans ce passé.

Le passé ?

Mais non, il ne s'agit pas du passé mais des épisodes d'une vie rêvée, intemporelle que j'arrache, page à page, à la morne vie courante pour lui donner un peu d'ombre et de lumière.

Cet après-midi, nous sommes au présent, il pleut, les gens et les choses sont noyés dans la grisaille et j'attends, avec impatience, la nuit où tout se découpera de manière nette, grâce au contraste de l'ombre et la lumière.

J'avais l'impression d'être dans un rêve.

Cela m'arrivait souvent à cette époque, surtout quand la nuit était tombée.

La fatigue ?

Ou bien cet étrange sentiment de déjà-vu qui vous envahit lui aussi à cause du manque de sommeil ? Alors tout se brouille dans notre esprit, le passé le présent le futur, par un phénomène de surimpression.

Il me semble aujourd'hui que je vivais une autre vie à l'intérieur de ma vie quotidienne. Ou, plus exactement que cette autre vie était reliée à celle assez terne de tous les jours et lui donnait une phosphorescence et un mystère qu'elle n'avait pas en réalité. Ainsi les lieux qui vous sont familiers et que vous revisitez en rêve bien des années plus tard prennent un aspect étrange comme cette sordide rue Bayard, ce cinéma, place Wilson, à l’odeur de métro.

Puis, plus rien, comme dans ces rêves donc il ne reste qu'un vague reflet au réveil qui s'efface au cours de la journée.

Je me souviens d’avoir appelé Sylvia.

Nous nous nous sommes mis en quête de trouver un café, une brasserie de fin de soirée. J’avais le souvenir d’en avoir fréquenté un près de St Augustin. Sur le chemin, je cherchais un raccourci et nous nous sommes égarés dans les petites rues autour de la Bourse. Le silence était encore plus profond, et nous entendions le bruit de nos pas. Je me suis demandé si nous n’étions finalement pas dans une ville de province ; Limoge, Valencienne, Dunkerque. Ces villes que je ne connaissais pas et dont les rues calmes ressemblaient certainement ce soir à la rue de Gramont.

Nous sommes finalement arrivés dans un café dont les serveurs étaient en train de ranger les tables et les chaises restées dehors sous des spots certainement restés allumés pour faciliter leur travail.

Nous les dérangions visiblement.
Tout au fond de la salle, il ne restait plus qu'un client, affalé sur le zinc et l'on ne savait pas s’il était ivre ou simplement endormi.

Les vieilles tables sentaient les nombreux passages et échanges, les rayures  faites par d’anciens cendriers, la trace de stylos qui avaient peut-être été à l’origine de grands livres.

Deux verres un peu humides posés sur cette table, laissaient tomber sur nos chemises des traces d’eau lorsque nous les portions à nos lèvres. Nous ne pipions mot et je me demandais pourquoi je lui avais demandé de me rejoindre. Elle maintenait un regard prudent, attentiste.

Nous ne nous connaissions peu.

Un soir, elle m’avait fait visiter son studio, rue Blanche, au dernier étage. Une petite pièce qui faisait office de salon et de chambre, une cuisinette au fond, une salle de bain à gauche en entrant.

Le lendemain matin, nous avions partagé un café en face, au 38 si j’ai bonne mémoire.

Elle y avait visiblement ses habitudes.

La lumière était toujours aussi blanche, aussi forte mais j’avais l'impression que son champ s'était rétréci et qu'un seul projecteur était fixé sur nous. Quand nous sommes sortis à l'air libre, par contraste, tout était plongé dans une obscurité de black-out, et j'étais soulagé comme un papillon qui échappe à l'attraction et à la brûlure de la lampe.

J’avais besoin de rentrer et nous avons suivi les rues dans l’obscurité avant de croiser le boulevard de la Madeleine, illuminé par l’opéra Garnier, les devantures des magasins et un flux de taxis vides.

Sous nos pieds le grondement régulier du métro vers lesquels, délicatement dans sa bouche, ses pas se sont dirigés.

 

Hôtel du Bois
 

Je perdrai ma patience, celle qu'il souhaitait que je lâche ; celle dont je ne savais pas qu'il avait compris qu'elle n'était qu'une manière de me protéger.

Un soir, il y aura aujourd'hui une quinzaine d'années, je ne sais plus plus comment nous nous étions retrouvés, chez lui, entre Raspail et Saint Germain.

Une soirée où il m'a fait décrocher de mon côté Business Woman (très brillante au demeurant d'après lui), déposant mes armes et mes larmes.

Quelques lumières indirectes distillaient une ambiance intimiste dans son salon.

La radio accompagnait doucement le silence de la pièce, entre Look of love de Diana et Laura de Battista.

J'ai pensé quelques instants qu'il était surpris de cette mutation mais crois aujourd'hui qu'il me connaissait davantage qu'il n'en avait dit, se rendait compte que j'avais plus compté pour lui qu'il n'avait ou n'aurait pu l'imaginer.

Je me souviens que nous nous sommes pris une main, puis l'autre, sur le canapé.

J'avais alors perdu tout ce qui m'avait permis de me mettre à l'abri.

Il enchaînait les disques qui me plongeaient dans un trouble agréable, inconnu, comme s'il connaissait mon intimité.

Quelques lingettes trônaient dans sa salle de bain qui avait abrité, en toute discrétion, les effets secondaires de sa chimio.

Je l'ai rejoint dans sa chambre où nous avons passé ce qu'il restait de nuit.

Le lendemain, il devait récupérer un ami que je commençais à détester tout en le caressant, pensant qu'il pourrait décaler, différer.

​Mais non, un peu l'impression d'être mise à la porte même si j'ai vu l'ascenseur descendre au moins deux.

Ils font chier ces mecs…

En fait, il m’a récupérée au premier feu rouge et je l’ai accompagné à Charles de Gaulles.

J'avais envie de lui dire, de parler de cette odeur de kérosène, si familière, si rémanente, au sortir de ce dernier virage qui ouvre sur le terminal B.

Un peu plus bas, dans une grisaille indifférente, il s’était sagement garé allée F avant que nous ne rejoignissions une ruche hétéroclite composée de visages bronzés, de regards brisés.

Un café, pris à la hâte sur une petite table en zinc m'en avait confirmé l'internationalité, une certaine logique de perception d'absence de fond, perdu au milieu des annonces métalliques...

Il fait gris et froid dehors, de ce temps hivernal qui nous fait espérer mieux et plus.

Son vieil ami, François, était finalement apparu derrière un lourd chariot pas forcément parfaitement équilibré.

Lui non plus d'ailleurs a priori.

Mais je ne le connaissais pas. Juste vaguement entendu parler la veille quand je n’écoutais que ce que souhaitais entendre.

​Un gros décalage horaire, je me trouvais dans une totale absence pour trouver les premiers mots que l’on regrette avant de les avoir prononcés, les phrases indispensables accompagnant la traversée de tous ces halls cosmopolites avant de rejoindre le parking, un lieu c(l)osy, sécurisant, dans le son de sa soufflerie au-dessus de nous.

En ramenant le chariot, il m’avais serré contre lui et pris la main. Nous avions chargé les bagages de François dans le coffre et je me demandais quelle serait ma place, tant entre eux que dans la voiture.

François s’était finalement installé à l’arrière, prétextant galamment qu’il aurait plus de place pour étaler ses longues jambes.

Intimidée, je caressais la main qu’il posait sur ma cuisse tout en parlant à François. J’ai compris qu’ils se connaissaient depuis longtemps, qu’une réelle amitié les unissait. Ils n’avaient pas besoin de combler des blancs même s’ils ne s’étaient pas vus depuis de nombreux mois.

Dès les premiers tours de roue, le ronronnement, ou plutôt le feulement du V8 l’a fait sourire et j’ai capté un regard complice dans le rétroviseur intérieur. Ni l’un ni l’autre n’était visiblement fan de voitures mais ils semblaient partager le plaisir non ostentatoire d’un salon embarqué sur quatre roues.

Ayant vécu avec un pilote de Formule 3, j’hésitais à évoquer cette expérience mais, compte tenu de leur partage silencieux, je préférais rester coite.

Les kilomètres et bandes blanches sur le côté droit défilaient et j’aurais aimé que cela ne s’arrête jamais.

Bercée de ces douces impressions ouatées d’un retour vers Paris, accompagné d’un ancien quadi-album de Prince, je craignais de m’endormir ce qui aurait fait mauvais effet.

Je m’accrochais à leurs mots, tentant d’exister sans m’imposer.

Dans leurs échanges, j’ai compris que François rentrait d’une mission auprès d’une plateforme pétrolière au sud de l’Alaska dans laquelle j’avais également travaillé.

Il n’aurait plus manqué qu’il soit doué dans la création de bijoux et je pouvais disparaître…

Quelques embouteillages nous laissaient le temps de prendre le notre, de respirer ce qui émanait de nous...

​Plus tard, nous avons tardivement déjeuné au Zimmer avec François. Remontant les boulevards, nous nous sommes laissés lentement glisser vers le Louvre.

Un pâle soleil un peu délavé se levait sur les jardins des Tuileries où nous avons pris un dernier café.

Descendant de chez Smith, ressentant qu’il avait besoin de retrouver son intimité, j’ai hélé un taxi qui se glissait rue de Rivoli.

*  *  *

 

​Pendant quelques mois, au grée de mes rendez-vous parisiens, nous nous retrouvions le soir, près du haut des Champs Élysées.

 

​Plus tard, nos mains puis nos corps se croisaient, s'enchaînaient à l'angle de la rue Lauriston.

Une nuit, j'avais laissé la porte de ma chambre entre-ouverte, ne sachant à quelle heure il arriverait.

​Le lendemain, il avait pris, très tôt, un avion pour rejoindre son fils.

​Doucereusement alanguie et allongée, ma tête plus ou moins accolée à l'un de nos oreillers, je lui avais demandé pourquoi partir si tôt, si vite.

​Sortant de la douche, il m'avait juste dit qu'il n'avait d'autre choix, d'autre possibilité.

​Même si,

Même ci,

Merci Honey.

Je l'ai laissé partir, l’imaginant, un regard dans le vague, dans le mien, laissant couler entre ses lèvres, en souvenir de notre nuit, un café dans le tumulte du hall 2 à Orly.

 

Je crois bien que je l'aime.

Nous nous sommes revus une fois depuis.

Une péniche, amarrée entre le pont de l'Alma et celui de Bir-Hakeim où j'étais en transit, entre mon oncle et Saint Louis.

 

Seule au fond de ce lit que je devrai quitter dans quelques heures, mon compte-rendu en main dans l'attente d'un vol Easy-Jet.

 

​Une de ces dernières images que l'on n'oubliera jamais, devant le 6 du boulevard Kennedy.

 

Une voiture arrêtée ; à coté, une femme, un homme dont l'amour, le désir s'exhalent, enlacés dans une urgence de séparation comme se comporterait un couple illégitime.

Des parfums se mêlent, s'entremêlent à l'image de nos bras, nos lèvres, sa main descendant le long de ma cuisse.

Désir partagé après ce contre jour d'un dernier café dans un restaurant près du Trocadéro, empli de profonds regards, de mains qui se touchent, se caressent.                         

*  *  *

Quelques mois plus tard, il m'avait retrouvée à Toulouse et nous avions réalisé un Road-Trip auprès d'un lac situé dans la Montagne Noire dont il m'avait souvent parlé.

A l'entrée du village d'Auzonne, il fallait tourner brutalement, franchir une ligne blanche, et s'aventurer sur ces chemins de rocs et de de garrigues dont la végétation évoluait au fil des kilomètres. Nous avons longé un camp d'entrainement militaire et je ressentais qu'il avait mal à ces lieux, à ces années définitivement derrière lui tout en en revivant les souvenirs sa main dans la mienne.

Nous avions déjeuné dans une auberge sur la route de Mazamet, bordée de Sapins. Un improbable parking parsemé de graviers qui crissaient sous les pneus de ma voiture. Nous nous étions installés sur la terrasse récemment construite derrière la salle à manger.

Le temps, pour une fois clément, laissait filtrer quelques rayons de soleil, phénomène rare en cette saison.

 

Nous nous étions ensuite posés au bord de ce lac artificiel où flottaient un mélange de solitude, anarchique végétation entourant un vague chemin qu'il fallait se frayer entre de disparates pierres.

Nous sommes assis sur l'un des rochers qui bordaient cette étendue dont on devinait, au loin, après un coude, un accès plus aisé.

Il paraissait que ce n'était pas le cas.

En levant les yeux, à son sommet, la montagne se perdait dans une brume elliptique au sein de laquelle un flux lumineux venait se perdre, comme absorbé en teintes décroissantes.

Je ne me souviens plus précisément combien de temps nous sommes restés ainsi ; juste qu'il avait pris quelques photos de moi. Il en avait retravaillé une que j'avais reçue quelques jours plus tard.

Le jour commençait à décliner dans ces lieux où le soir tombe vite et je devais récupérer ma fille. Nous nous sommes un peu perdus dans les méandres de ces petites routes où le croisement de deux véhicules est difficile nécessite que l'un se mette de côté pour laisser de la place à l'autre, ce qui était un peu notre situation.

Finalement, la civilisation réapparaissait au travers de goudron frais et coups de Klaxon.

Nous savions tous les deux que cette route nous menait vers une nouvelle "séparation" et je comptais le temps comme les bandes blanches situées le long des glissières de sécurité, m'interrogeant où se situerait la nôtre.

Je l'ai déposé rue Dulaurier dans un dernier baiser sous un crépuscule tombant.

Plus tard, nous avons déambulé au long de ces petites rues sur lesquelles brillaient des lampadaires et j'ai eu l'impression qu'il les comptait un par un comme on égrène un chapelet. Des lumières se reflétaient sur le pavé mouillé de la rue du Taur et dans la grande flaque d'eau que la pluie avait laissée en face, à la hauteur de la pharmacie. Reflets des feux verts et rouges, de l'enseigne lumineuse de la pharmacie encore ouverte en cette heure tardive.

Dans la pénombre des pays bas

 

Samedi 15 août, Cap Ferret

​Cheveux détachés, salés, air iodé, légère brise sur la côte.

Quelques gouttes tombent, éparses, brunissant le sable à leur contact.

J’ai envie de partager ce moment, de nous sentir pénétrés de ce sel, de cette hygrométrie, du vol lisse des cormorans, de leurs cris, du mouvement de leurs fragiles pattes avant qu’elles n’effleurent le sol.

Je rentre finalement avant de prévoir une nouvelle escapade pour la fin de l’après-midi, en un de ces lieux que tu aimerais, que tu aimeras, que tu aimes déjà.

​Samedi 15 août, Bordeaux

​Autour d’une tasse de thé, je replonge profondément dans notre album.

Péril en la demeure, Pays Bas, Nuits blanches, Vu de l’extérieur…

« Un peu plus de sucre ? » 

« Heu… non merci, c’est parfait comme ça »

Roues sur les pavés de la Concorde, les quais s’ouvrent à nous.

Négatif.

Tu as fermé les yeux, ta main sur mon bras.

« Et le travail tout seul en août, pas trop difficile ? »

«  Heu… non merci, c’est parfait comme ça »

Aller à Biarritz, là, maintenant, tout de suite.

Une anse à la main, je me laisse envelopper le visage de fugace vapeur d’eau, souffle doucement, abandonne mes paupières.

Autour, le silence se fait, presque compréhensif ; je ne suis plus là.

La pluie clapote sur la terrasse.

« C’est quand même pas de chance, ce temps, le week-end où vous venez, vous auriez certainement préféré notre soleil du sud »

«  Heu… non merci, c’est parfait comme ça »

Tu m’enserres tendrement, je caresse ton dos, cette musique est à nous, cet amour nous appartient, je déchiffre notre partition, entre les portées, m’y abandonne…

Là, tout près.

Dimanche 16 août, Bordeaux

​J’imagine, je t’imagine dans cette aérogare dont j’ai gravé les détails dans ma mémoire, pour aujourd’hui, faute de mieux.

Je retrouverai ces lieux un peu plus tard, intimement, avec toi, près de nous.

« L’océan François, il reste l’océan » gravé sur un tableau noir à la craie blanche.

Dimanche 16 août, Mérignac

​Embarquement, yeux mouillés, où es tu, es tu là ?

Je ne pense qu’à toi, j’appréhende ce retour sans toi, ces cent mètres sans ton pas, ta voix, sans toi.

​Dimanche 16 août,  Mérignac, A319

​Benjamin m’entraine au fond, dans la pénombre des Pays Bas ; je m’abandonne dans tes bras, me laisse partir, le jour va t’il se lever pour la première fois ?

​Lundi 17 août, Paris

​Boulevard Pereire, la cime des bouleaux se rejoint là, en haut. Une voie de chemin de fer désaffectée en contrebas laisse imaginer les vestiges d’un autre temps, l’acre fumée des machines à vapeur, l’odeur du charbon de bois qui se consume, les mécaniciens de Saint Lazare en bleu noirci.

Puis un quartier qui s’embourgeoise, s’haussmanise en descendant rue de Rome.

Soulagé de rentrer, de me couler dans ce que j’ai toujours considéré comme notre nid, le dauphin accueillant puis la première à droite.

Notre voisin du bas n’a pas forcément ressenti, pour une fois, l’impérieuse nécessité de m’accompagner quelques mètres plus haut et je le lui sais grée de son absence d’indélicatesse que ne partage pas toujours sa compagne, Milena, surtout quand il est là...

Peut-être a t’il enfin compris, cette folle nécessitude et impérieuse de me laisser seul.

Paris te plairait cette nuit. Un peu d’activité anime modestement les boulevards, comme si nous venions de vivre un cataclysme et que la vie reprenait doucement.

Lundi 17 août, Paris, Minuit

​Un  chat noir prénommé Darius me fixe de son iris jaune surplombant une noble et digne colonne. Un peu gêné, l’air de rien, je me dirige vers le piano.

Les notes d’India Song montent dans la semi-obscurité du salon, un peu entêtant.

L’un des spots clignote, grésille avant de s’éteindre dans un dernier éclair. Une serviette autour de la taille, je cherche du regard un paquet de Craven.

Sur Fip passe la bande originale du brouillon de Pulp Fiction.

​Nous sommes à portée de lèvres.

As time goes by

Un de ces dimanches, ni beau ni laid, qui ne débute pas vraiment mais s’achèvera dans l’accélération de la fin de l’après-midi, à partir de 17 h.

Le restaurant est plein, il reste une table, dans un coin, côté boulevard, contre la baie vitrée, dissimulé du regard des passants par quelques plantes.

Je me laisse absorber par le brouhaha, le bruit les coquilles d’huîtres tombant au fond d’une bassine, un solo inattendu de John Coltrane dans My favourite things.

Dehors, derrière la vitre, deux dames âgées viennent de prendre place autour d’une table à bistrot, ronde(s) et marbrée(s), en équilibre sur un unique pied. Leur conversation est ponctuée de hochements de tête tant horizontaux que verticaux entre deux petites tapes sur le bras. Puis s’installe un silence, avant de reprendre le fil calmement cette fois, ne se regardant plus.

L’arrivée toute proche de l’automne, me replonge dans ces traversées de la Montagne Noire, près du pic de Nore, entre Mazamet et Carcassonne, pour rejoindre un hameau du nom de Fraïsse hébergeant une maison qui avait été familiale.

Au fil des kilomètres, la route serpentait, se rétrécissait, se déshumanisait dans une température chutant rapidement ; la végétation se densifiait, les sapins se refermant au sommet.

Mazamet, Laprade, les Martys, Cuxac, villages et lieux non-dits où tentaient déjà de survivre un bureau de poste, une station service, un café-épicerie parfois.

Je m’étais un jour assis dans un de ces improbables bars de village qui disparaissent malheureusement, leur flipper, quelques mobylettes parquées devant, chromées, torsadées. Je me souviens que les regards s’étaient retournés lorsque les flutes métalliques avaient retenti, heurtées par le haut du battant de la porte.

Le chemin s’insinuait selon un tracé que j’ai envie de retrouver.

Demain, j’achèterai une carte détaillée de la région.

 

* * *

​À l’époque, en arrivant rue des étoiles, j’ouvrais la porte du garage pentu à la lumière des phares ; une musique étouffée s’échappait par la portière entre-ouverte, un son éphémère dans lequel le vent s'engouffrait.

S’ensuivait le claquement sec du rideau qui se fermait.

 

Le lierre avait progressivement envahi le mur, n'épargnant que la large porte en bois foncé dont je tenais, au creux de ma main, la lourde clé  proche de celles des contes de mon enfance.

Une odeur de poussière, d'absence, de ces lieux qui ne vivent que quelques semaines dans l'année...

Chaque pièce avait une intimité différente et je tentais de deviner leurs histoires tant elles étaient emplies d’émotions, de craquements du plancher au plafond.

Je déposais un gros sac sur mon lit, à coté de ce petit secrétaire sur lequel j'ai tant de fois laissé mes doigts glisser, ouvert les tiroirs, fouillé l'intérieur.

Un passage par la cuisine où je savais pouvoir trouver une bougie, un cendrier, un verre.

Un peu plus tard, le feu crépitait, éclairant la pièce d'éphémères lueurs, projetant de chevrotantes ombres sur les dalles couleur terre battue.

J'avais emprunté ces routes sinueuses, à la fin d'un de ces mois de novembre dont les couleurs et végétations restent à jamais gravées, évoluant de vignes, garrigue, bruyère et conifères. Je découvrais alors l'album de Sheller que nous écoutions, il y aura une semaine dans quelques heures.

Une lande austère et grise laissait brusquement place à de larges et sombres silhouettes de sapins. Je retrouvais ces virages, ces vieux panneaux dont le fond tire plus sur le crème que sur le blanc, avec une typographie que l'on retrouvait dans les films de Gabin ou Ventura, au milieu de nulle part.

Une enseigne Total, peinte à même le mur d'une maison en bord de route dans les années 70, blanchie, terne, usée, précédait nos arrivées de quelques minutes.

La maison jouxtant celle de mon grand oncle Pierre appartenait à Georges dont il était l’ex beau frère, et le mari d’Erin, une américaine d’origine irlandaise, une beauté d'actrice, qui conservait, entretenait, ce petit accent qui lui donnait encore plus de charme, s’il en était besoin…

Ils portaient en eux une belle histoire.

Un profond amour.

Dans le passé, Erin vivait à Newport Beach, un quartier huppé de Los Angeles.

Un jour, de La Guardia, d’un de ces anciens téléphones à pièces, elle avait appelé Georges, lui annonçant qu’elle quittait tout et venait le rejoindre à Paris, avec ses deux enfants.

Tout en vivant au bord des Champs Élysées, ils avaient acheté cette maison en état de ruine et en avaient fait un havre de paix à base de crépis projeté sur les murs, de mobilier chiné dans la région, de carreaux posés sur le murs de la cuisine, tout en lui maintenant sa propre identité.

Dans ce hameau, et mes souvenirs, je me demandais qui avait pu précédemment occuper ce modeste lieu ?

* * *

Tous trois ont énormément compté dans ma construction à la période de l’adolescence, et bien après, même si je pense que nous avons toutes et tous mal à cette période souvent ingrate.

Ils m’ont appris l’acceptation, le goût, la quête du plaisir ; l’apprentissage de savoir jouir de l’instant, quel qu’il fût.

La prise de conscience de la chance que nous avons être en vie, d’aimer, d’être aimé, de profiter des opportunités qui se présentent à nous.

Voir davantage le verre à moitié plein qu’à moitié vide et, surtout, le boire…

À cette époque, par le biais des fenêtres ouvertes, résonnait un tube de Supertramp, Breakfast in America, leur premier succès populaire après plusieurs succès d’estime découverts plus tard alors que la meilleure est la dernière, Child of vision.

Je garde, entre autres, de cette époque, le souvenir de déjeuners tardifs, d’huîtres accompagnées de vinaigres et d’échalotes, de craquements de sarments sur les flammes, dans la soirée, de discussions d’adultes parsemées de rires.

Parfois, à la tombée de la nuit, je traversais ces petites routes qui, à elles seules, pouvait faire l'objet d'une chanson, j’allais les récupérer à l’aéroport de Carcassonne.

Au loin, entre quelques nuages noircissant, un point se rapprochait ; le vol AF 8652 s'alignait face à un hypothétique vent avant de stopper en bout de tarmac.

 

Sous la nuit, nous laissions derrière nous la petite ville de Villegaillenc, près de Carcassonne, l'enseigne d'une station Elf dont les lumières blanchâtres sont à jamais gravées. Penautier et ses premières vignes devenues aujourd'hui classées, inquiétantes formes dans l'éphémère clarté des phares sur cette étroite route sinusoïdant entre deux affleurements de calcaire.

C'était enfin Aragon, petit bourg à flanc de colline ; un étroit chemin longeant le cimetière permettait d'éviter un maillage de ruelles enchevêtrées.

Nous « ouvrions » la maison.

Une côte de boeuf grillait dans le crépitement des sarments et les craquements d'un vinyle des Carpenter qu'Erin sortait de cette vieille malle qui fleurait bon les comptoirs du sud, les Indes, les latitudes sub-équatoriales, parsemée d'évocatrices étiquettes dont les sons, dont les noms résonnent encore de -ou dans- cet inconscient colonial.

Une aristocratique écriture noire, fine et déliée, épelait patronymes et adresses, hôtels et palaces flottants.

Je me souviens m'être demandé ce que serait, ce qui serait inscrit sur mes étiquettes dans quelques dizaines d'années.

Il me semble que tout était plus simple et plus doux en ces temps.

 * * *

Plus tard, à une vingtaine de kilomètres, au cœur de la montagne, un barrage avait été établi, créant un lac artificiel au bord duquel je venais souvent me poser sur l’un des nombreux rochers le surplombant.

Je crois ne l’avoir jamais vu ensoleillé.

Peut-être ne m’y suis-je uniquement rendu lors de journées grisonnantes, peut-être régnait-il en ce lieu un microclimat brumeux.

Le Köln Concert de Keith Jarrett nous accompagnait bien.

À proximité, une auberge, perdue au milieu de nulle part, était le seul lieu de restauration dans cette région au climat rude, au travail principalement agricole et forestier.

Dans mes souvenirs, il me semble qu’elle s‘appelait « Aux trois Fontaines ».

 

À midi, elle accueillait les ouvriers qui partageaient un repas préparé sur mesure. De grandes tablées surmontées de nappes à carreaux. Près de la cheminée, j’aimais me fondre, à distance, à leur intimité, leurs gestes, coups de gueule, coups de fourchettes.

Vers quatorze heures il fallait reprendre, « réembaucher », selon leur expression. Une file s’établissait alors au bar, devant la caisse vomissant des additions, pour savoir qui avait pris quoi, qui réglerait l’apéritif.

Une fois la porte une dernière fois fermée, s’instaurait un silence parfois troublé par une bûche qui se brisait en deux, les sonorités mécaniques d’un baby foot, dans l'autre aile, en face des toilettes ou le bruit d’une mobylette qui passait.

Cette maison était alors devenue un lieu d’inspiration, de respiration, d’écriture, d’enregistrements de certains albums.

Une sorte de refuge où je venais régulièrement me poser, gouter le silence et la solitude.

N’y être pour personne.

Je restais attaché au gong de l’église qui sonnait toutes les heures et demi-heures, de jour comme nuit, rythmait de sa singularité de ton un quotidien lourd et solitaire pour les habitants, parfois jeunes, dont j’avais du mal à imaginer la vie, loin de tout mais certainement très heureux, à leur image.

J’avais juste du mal à ne pas considérer ce lieu comme un refuge dans lequel, lorsque le bruit et l’animation de la ville devenaient trop intrusifs, je pouvais me mettre à l’abri, enregistrer un album, noircir mes carnets, partager quelques jours avec une amie.

Régulièrement, la nuit, une voiture serpentait lentement dans le hameau.

 

Qui pouvait passer à une telle heure ? 

 

Pour aller où ?

 

Peut-être, un jour, serais-je cet autre, traversant pour une odeur, un silence, la blanche lumière un peu crue des vieux lampadaires, la vision de cette antique cabine téléphonique restée au franc. 

Auprès des tombes, l'envie être là, de partager un instant, près de Georges, de Pierre reposant ici.

* * *

Il y a quelques mois, je suis revenu déjeuner dans cette auberge. Peut-être y-reconnaîtrais-je la couleur des rideaux, l’inconfort des sièges, le vichy de la nappe, le sourire de la patronne, l’usure de la vie.

Rien n’avait vraiment changé, comme si le temps s’était figé, comme si une calotte de glace avait emprisonné ces lieux pour l’éternité, comme si la règle était l’immuabilité, que rien ni personne ne viendrait perturber dans ces rituels ancestraux, l’assurance d’une vie bien réglée comme une horloge que l’on aurait plus besoin de remonter.